Une critique de l’accord de Mar Mikhael
Par Michel Fayad pour Libnanews – 9 février 2006
La signature du Document d’Entente Mutuelle entre le Hezbollah et le Courant Patriotique Libre constitue un événement politique majeur dans l’histoire récente du Liban. Elle intervient dans une phase de recomposition accélérée de la scène nationale, marquée par le retrait syrien, la redéfinition des alliances internes et la recherche d’un nouvel équilibre institutionnel après des décennies de tutelle et de conflits larvés.
Cette signature ne peut toutefois être dissociée du contexte sécuritaire et politique immédiat dans lequel elle s’inscrit. La veille même de l’annonce de l’accord, le 5 février 2006, des manifestations violentes de fondamentalistes sunnites ont éclaté à Beyrouth, dégénérant en attaques contre des quartiers chrétiens et même des églises chrétiennes. Ces groupes islamistes, présentés par le Dr Samir Geagea comme des alliés politiques dans le cadre du front anti-Hezbollah, ont ravivé les inquiétudes d’une large partie des chrétiens, déjà échaudés par la fragilité persistante de l’ordre public et par la réactivation de logiques confessionnelles violentes.
Le Document d’Entente se présente comme un texte fondateur, porteur d’une ambition élevée : réhabiliter le dialogue national, consacrer la démocratie consensuelle et jeter les bases d’un État moderne, souverain et juste. À ce titre, il mérite une lecture attentive, non pas guidée par les intentions affichées de ses signataires, mais par les implications politiques réelles qu’il engage pour l’avenir de l’État libanais.
Le consensus comme principe, l’asymétrie comme réalité
Le document érige le dialogue et la démocratie consensuelle en piliers du système politique libanais. Ces principes correspondent à une tradition profondément ancrée dans le pacte national et répondent à une crainte légitime : celle de la domination d’un camp sur les autres dans une société pluraliste, marquée par des équilibres confessionnels délicats et une histoire de violences politiques.
Cependant, le consensus ne peut être durable que s’il repose sur une égalité politique substantielle entre les partenaires. Or, l’accord élude une donnée centrale : l’existence d’une asymétrie majeure entre un État encore en reconstruction, aux institutions fragiles, et une organisation disposant d’un appareil militaire autonome, structuré, discipliné et idéologiquement cohérent, fonctionnant de facto comme un État dans l’État.
Cette asymétrie n’est pas théorique. Elle s’est déjà manifestée de manière concrète dans la vie politique récente. Lors des élections législatives de 2005, des figures centrales de la scène chrétienne, dont le Dr Samir Geagea et l’ancien président Amine Gemayel, ont bénéficié de la dynamique électorale induite par un taklîf shar‘i — un devoir religieux — émis par Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, appelant sa base à soutenir des listes alliées, y compris celles de candidats extérieurs à l’organisation. Ce recours explicite à une logique de mobilisation religieuse, appliquée au-delà du cadre strict du Hezbollah, illustre le déséquilibre profond entre des acteurs soumis aux règles classiques du jeu démocratique et une organisation capable d’activer des leviers idéologiques, religieux et disciplinaires échappant à toute symétrie politique.
L’État proclamé face à une organisation fonctionnant comme un État dans l’État
L’un des volets les plus développés du texte concerne l’édification de l’État : indépendance de la justice, lutte contre la corruption, neutralité des institutions, réforme administrative et sécuritaire, renforcement de la confiance entre les citoyens et leurs autorités. Ces objectifs rencontrent une adhésion quasi unanime et traduisent une aspiration profonde de la société libanaise à sortir durablement de la logique des arrangements provisoires et des allégeances parallèles.
Pourtant, le point relatif à la « protection du Liban » introduit une contradiction structurante. Le maintien des armes du Hezbollah y est présenté comme un moyen transitoire, conditionné à des circonstances objectives — occupation des fermes de Chebaa, détention de prisonniers libanais, menaces israéliennes — et à l’élaboration ultérieure d’une stratégie de défense nationale issue du dialogue.
Or, cette approche laisse entière la question décisive : qui détient, en dernier ressort, le pouvoir de décider de l’usage de la force ?
L’idéologie khomeyniste du Hezbollah, adossée au principe du vilayet-e faqih, implique une subordination doctrinale et stratégique à une autorité religieuse et politique extérieure au Liban, située à Téhéran et incarnée par le Guide suprême de la République islamique d’Iran. Elle se traduit concrètement, sur le plan interne, par le maintien d’un appareil militaire autonome, ne relevant ni du commandement de l’État ni de l’autorité exclusive de l’armée libanaise, et participant ainsi à une configuration institutionnelle d’État dans l’État.
Cette réalité prend une dimension supplémentaire au regard du statut international du Hezbollah. Celui-ci est classé comme organisation terroriste par les États-Unis et plusieurs pays occidentaux, considéré comme un instrument stratégique de la République islamique d’Iran, et régulièrement accusé d’être impliqué dans des activités transnationales illicites, notamment des réseaux de financement et de trafic, renforçant son autonomie militaire et financière par rapport à l’État libanais.
Dans ce contexte, la contradiction devient flagrante entre, d’une part, l’ambition proclamée d’un État souverain et, d’autre part, la légitimation implicite d’une organisation armée opérant en dehors du cadre légal national et inscrite dans une confrontation régionale plus large.
Le cadre international ignoré
Cette contradiction est d’autant plus problématique qu’elle s’inscrit à rebours du cadre juridique international qui s’impose au Liban. La résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies exige explicitement le désarmement de toutes les milices libanaises et non libanaises. De même, le Syrian Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act, adopté par le Congrès américain, visait à mettre fin aux tutelles étrangères et à restaurer la pleine souveraineté libanaise.
L’alliance quadripartite issue des élections législatives de 2005 (Hariri, Joumblatt, Amal et Hezbollah) a contribué à neutraliser politiquement ces exigences internationales, en reléguant la question du désarmement à un horizon indéfini. L’accord de Mar Mikhael s’inscrit dans cette logique de report, en privilégiant la gestion politique du statu quo plutôt que la résolution du problème de fond.
Le dialogue comme solution… ou comme report
Le texte fait du dialogue national l’outil central de résolution des crises. Mais le dialogue, pour être effectif, ne peut se limiter à un échange de positions ; il doit déboucher sur des décisions applicables à tous, y compris aux acteurs les plus puissants.
Or, l’accord ne prévoit aucun mécanisme permettant de trancher les désaccords fondamentaux touchant à la sécurité, à la politique étrangère ou à la souveraineté. Il ne précise pas non plus ce qu’il advient en cas d’échec du dialogue. Dans ces conditions, le dialogue risque moins de résoudre le conflit de fond que de le différer, en institutionnalisant l’attente plutôt que la décision.
Une réconciliation politique inachevée
L’accord ambitionne de tourner la page du passé et d’ouvrir une ère de partenariat national. À ce titre, il peut être perçu comme un pas positif, à l’image d’autres tentatives de règlement politique dans la région. Mais l’expérience récente montre que des accords fondés sur des ambiguïtés stratégiques — comme les accords d’Oslo, dont les engagements fondamentaux n’ont jamais été pleinement respectés — risquent de produire l’effet inverse de celui recherché.
Une réconciliation durable suppose une vision commune de l’avenir de l’État libanais, de ses alliances régionales et de son inscription dans l’ordre international. Sur ces questions essentielles, le texte demeure volontairement imprécis. Cette ambiguïté facilite l’accord à court terme, mais elle porte en elle les germes de tensions futures, dès lors que les orientations idéologiques, stratégiques et sécuritaires des signataires divergent profondément.
Conclusion
L’accord de Mar Mikhael est un acte politique audacieux, porteur d’une volonté affichée de stabilisation et de dialogue. Il peut être interprété comme une tentative de dépasser les fractures héritées de la guerre et de la tutelle syrienne. Mais il repose sur une contradiction non résolue entre l’édification d’un État souverain et la reconnaissance durable d’une organisation fonctionnant comme un État dans l’État, disposant de capacités militaires propres, inscrite dans une référence idéologique précise, engagée dans des dynamiques régionales et largement contestée sur la scène internationale.
Si cette contradiction n’est pas abordée clairement, l’accord risque de ne pas renforcer l’État, mais d’institutionnaliser son affaiblissement. Le Liban se trouverait alors non pas sur la voie d’une refondation nationale, mais face à un nouveau report de sa question centrale : celle de la souveraineté réelle, de la décision nationale et du monopole légitime de la force.
