L’Orient-Le Jour – 1er octobre 2005 – De la « révolution du Cèdre » à l’implantation palestinienne

La « révolution du Cèdre » avait si bien commencé… Nous étions tous descendus dans la rue : chrétiens, sunnites, chiites et druzes côte à côte ; cadres, médecins, avocats, professeurs et étudiants de Beyrouth et de la montagne, paysans de la Békaa et du Nord, et Libanais de la diaspora ; aounistes, geageaistes, Kataëb, joumblattistes, haririens et autres, pour exprimer ensemble notre ras-le-bol de l’occupation, de la répression et de l’oppression. Nos cœurs battaient à l’unisson, au rythme de la liberté que nous retrouvions peu à peu. Cette capacité à se mobiliser, nous l’avons toujours eue : pour résister militairement durant la guerre au prix du martyre et pour résister politiquement, l’après-guerre venue, quitte à subir la répression violente de la part du régime. Nous avons tous cru en cette « révolution du Cèdre » conduite par une marée humaine aux couleurs rouge et blanche. C’était la mobilisation générale. Les jeunes dormaient quotidiennement sous des tentes installées au centre-ville. Michel Aoun s’exprimait tous les jours à la télévision, invitant les jeunes à tenir bon. Amine Gemayel, Sethrida Geagea, la famille Hariri et le couple Joumblatt venaient régulièrement au contact des jeunes et leur offraient assistance et aide. Quant à Fouad Abou Nader, dont l’épouse fut touchée lors de l’attentat, il campa avec les jeunes, avec une simplicité et une discrétion déconcertantes pour un homme politique. Après le vote de la résolution 1559 de l’ONU et la très contestée prorogation du mandat présidentiel d’Émile Lahoud, Rafic Hariri et Walid Joumblatt avaient rejoint nos rangs, trente ans après. Cela ne pouvait que s’inscrire dans un plan. Ce plan, nous commençons à le voir. Il s’agit de celui de Henry Kissinger, qui a simplement évolué : au lieu de donner le Liban aux Palestiniens, il est aujourd’hui question d’implanter ceux déjà présents sur notre sol. Plusieurs faits le prouvent. Tout d’abord l’insistance de Walid Joumblatt à exiger la fin du mandat d’Émile Lahoud alors que deux noms sont pressentis : Ghattas Khoury et Johnny Abdo (soufflé par les États-Unis), deux proches du camp Hariri. Pour conserver en apparence l’esprit du 14 mars, Johnny Abdo a convaincu Saad Hariri de retirer Ghattas Khoury de sa liste électorale au profit de Solange Gemayel. Pour quelles raisons Ghattas Khoury a-t-il accepté de se retirer ? Que lui a-t-on promis ? Lui a-t-on confié une mission, et laquelle ? Les législatives se sont déroulées avec la même loi tronquée au départ, qui a une nouvelle fois marginalisé les chrétiens puisque le général Aoun, qui a remporté les voix de trois chrétiens sur quatre, n’a obtenu que 21 députés avec ses alliés. Pourquoi le Parlement a-t-il reporté sine die l’élaboration d’une nouvelle loi électorale ? Pourquoi Saad Hariri et Walid Joumblatt ont-ils insisté pour des élections à ladite date dite, même si une nouvelle loi électorale n’était pas votée d’ici là ? La première mesure du gouvernement Siniora fut d’accorder des droits aux réfugiés palestiniens, notamment en matière d’emploi. Il s’agit bien là d’un pas sur la voie de l’implantation, pourtant interdite par la Constitution libanaise et cause même de la guerre. Puis ce fut la visite au Liban de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne. À peine reparti, il déclara que le Liban devrait naturaliser les Palestiniens présents sur son sol. Un an tout juste après la déclaration de George Bush, lors d’une conférence de presse conjointe avec Ariel Sharon, affirmant que les Palestiniens vivant hors de la Cisjordanie et de la bande de Gaza devront être implantés dans les pays d’accueil, le congressman Darell Issa a été envoyé à Beyrouth pour négocier l’implantation d’au moins une partie des Palestiniens et la répartition des autres dans différents États. Pourquoi toutes ces rumeurs d’un marché « implantation contre suppression de la dette » reviennent-elles avec autant d’insistance en même temps qu’un Paris III ? Pourquoi seules les régions chrétiennes sont-elles touchées par des attentats ? Comment se fait-il qu’une partie des personnes arrêtées soient palestiniennes ? Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas à ce jour entendu l’appel lancé le 19 mars dernier sur les lieux de l’attentat à Jdeideh par Fouad Abou Nader qui lui demandait d’arrêter les auteurs des plasticages? Pourquoi les États-Unis insistent-ils pour désarmer le Hezbollah, qui est pour les chiites du Sud le rempart contre l’implantation palestinienne ? [Précision : Si le Hezbollah a initialement combattu aux côtés du Fatah, il s’est progressivement imposé comme le rempart des populations chiites face aux organisations armées palestiniennes, malgré ses alliances avec le Hamas, le Djihad islamique palestinien et les factions pro-syriennes. Historiquement, ce rôle de bouclier était assuré par l’Armée du Liban Libre (devenue l’Armée du Liban-Sud, soutenue par Israël) et par Amal durant la "guerre des camps" contre le Fatah et le Hezbollah. L’idéologie khomeyniste du Hezbollah, fondée sur le vilayet-e faqih, se traduit par le maintien d’armes échappant au monopole légitime de l’État et de l’armée. La résolution 1559 du Conseil de sécurité exige le désarmement de toutes les milices libanaises et non libanaises, et le Syrian Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act visait à restaurer la souveraineté libanaise. L’alliance quadripartite issue des élections de 2005 — le Courant du Futur (Hariri et Siniora), le PSP (Joumblatt), Amal (Berry) et le Hezbollah, avec les alliés chrétiens comme Geagea et Gemayel — a neutralisé politiquement ces exigences, reléguant le désarmement à un horizon indéfini. L’application sélective de la 1559 et du Syrian Accountability Act par les États-Unis montre leur volonté de désarmer le Hezbollah tout en ménageant les autres membres de l'alliance quadripartite. En acceptant de conserver la loi électorale imposée par la Syrie en 2000 et en cautionnant l’alliance avec le tandem chiite Amal-Hezbollah, la diplomatie américaine a privilégié la gestion politique du Hezbollah par ses alliés (Hariri, Joumblatt, Geagea, Gemayel) plutôt que l’application stricte du désarmement. Cette suspension a scellé une majorité parlementaire qui, sous couvert de souverainisme, servait de caution à des réformes suspectées de préparer le terrain à l’implantation palestinienne. La souveraineté promise par le Syrian Accountability Act s’est effacée devant une realpolitik où l’implantation palestinienne devenait la variable d’ajustement du règlement régional.] Pourquoi veut-on implanter les Palestiniens sunnites à l’heure où beaucoup de jeunes Libanais chiites émigrent ? Enfin, pourquoi le chrétien et le chiite sont-ils marginalisés dans le Liban de l’après-occupation ? N’est-ce pas eux qui ont libéré le Liban ? [Précision : Cette "libération" fait référence à la fin de l’occupation syrienne quelques mois plus tôt, mais elle désigne ici plus largement le parachèvement du recouvrement de la souveraineté territoriale face à l’hégémonie des organisations palestiniennes, qui avaient instauré un "État dans l’État" servant de prétexte et de prélude à l’invasion syrienne et à l'Anschluss (l'accord de Taëf et le Traité de fraternité, de coopération et de coordination entre le Liban et la Syrie).] Le rouge de la révolution est devenu celui du sang versé par des innocents lors des derniers attentats, et le blanc celui du coup d’État réalisé par Saad Hariri et Walid Joumblatt.

Michel FAYAD Étudiant en sciences politiques à Paris

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