Contrairement au président du Conseil et au président du Parlement, le président de la République prête un serment de loyauté à la nation : « Je jure par le Dieu Tout-Puissant d'observer la Constitution et les lois du peuple libanais, de maintenir l'indépendance du Liban et l'intégrité du territoire. » Avec l'accord de Taëf, le président n'est plus le chef de l'exécutif et de l'administration, et n'est même plus un arbitre. Ce n'est que symboliquement qu'il commande aux armées. Son rôle est plus formel que réel. Ses pouvoirs ont été ôtés et transférés au Conseil des ministres et à son président. La désignation du président du Conseil est tributaire du choix des députés et parfois même la condition à l'élection d'un président de la République représentatif! En réalité, le président est totalement contourné. Comment peut-il donc maintenir l'indépendance du Liban et l'intégrité du territoire? Comment peut-il donc « surmonter les difficultés – et non pas se contenter de s'y adapter–» et «assurer une stabilité à laquelle les Libanais aspirent, afin que l'émigration ne reste pas leur rêve le plus fou», comme le souhaite le nouveau président?
La mise en application du document d'entente nationale souhaitée par le nouveau président n'est en revanche pas possible dans le cadre de l'accord de Taëf, fruit d'un compromis régional et international sur le Liban qui n'existe plus et qui a été imposé par la force par la Syrie, aujourd'hui en guerre. Il faudra sortir donc de ce cadre. Preuve en est, depuis la fin de l'occupation syrienne, la « République de Taëf » est paralysée, ce qui implique que la formule politique issue de cet accord ne peut fonctionner qu'avec un compromis régional et international ainsi que la présence au Liban d'un tuteur. D'autre part, la dialectique de l'accord de Taëf est pernicieuse parce qu'elle lie l'entente interlibanaise à une entente libano-syrienne, d'où une négation de la liberté, de la souveraineté et de l'indépendance. Ce n'est plus un pacte à deux (chrétiens et musulmans), mais à trois. Cette troisième partie, non libanaise, en l'occurrence la Syrie, n'a pas signé cet accord alors qu'elle y est nommée et n'y est donc pas liée bien qu'elle puisse tout exiger en retour.
Le général Michel Aoun a rappelé que « l'unicité du Liban est dans sa société plurielle et équilibrée ». Or l'accord de Taëf proclame l'unité de la nation, mais ignore la pluralité du peuple libanais.
L'adoption que le nouveau président souhaite voir avant les élections législatives de mai prochain, «d'une loi électorale garantissant la saine représentation» et une « parité effective », est impossible dans le cadre de la loi électorale prévue par l'accord de Taëf (large circonscription) puisque celle-ci affaiblit la représentation chrétienne et empêche donc une parité réelle.
Le général Michel Aoun a évoqué la nécessité d'éloigner le Liban « des conflits extérieurs, dans le respect du pacte de la Ligue des États arabes, surtout l'article 8 de ce dernier, avec l'adoption d'une politique étrangère indépendante ». Or l'accord de Taëf prévoit des « liens privilégiés » avec la Syrie, avec laquelle le Liban a dû signer un traité « d'union », le traité de fraternité, créant une sorte de confédération dominée par la partie syrienne. Rappelons que le document fondateur de la Ligue, le protocole d'Alexandrie du 7 octobre 1944, reconnaît la déclaration gouvernementale libanaise du 7 octobre 1943: l'indépendance complète et véritable du Liban, l'indépendance de sa politique étrangère, sa souveraineté nationale exclusive et l'intégrité des frontières libanaises internationalement reconnues, sans le recours à une protection occidentale ni à une unité ou une union avec les Arabes.
Enfin, le nouveau président a évoqué «la décentralisation administrative ». Or la décentralisation administrative préconisée par l'accord de Taëf est totalement ratée. En effet, l'accord prévoit des mesures de renforcement de l'autorité des agents du pouvoir central: mohafizin et caïmacamiyin, ainsi qu'une extension des services administratifs dans le pays. Il prévoit aussi un redécoupage administratif du territoire qui va dans le sens de l'intégration nationale. Le seul point positif est la création d'assemblées au niveau du caza, destinées à assurer la participation locale, mais elles seraient présidées par le caïmacam. En réalité, tout ce qu'énonce l'accord de Taëf sous le libellé « décentralisation administrative » ne relève que de très banals mécanismes de « déconcentration administrative ». Toutes les réformes envisagées s'inscrivent dans le cadre d'un transfert des pouvoirs à des représentants du pouvoir central. Or une véritable décentralisation consiste à confier des pouvoirs autonomes à des instances représentatives élues qui ne sont pas subordonnées au pouvoir central.
Le Dr Fouad Abou Nader a récemment écrit (L'OLJ, édition du samedi 12 novembre 2016) : «Il faut saisir l'opportunité de l'élection d'un président représentatif, fruit d'une entente interchrétienne, le soutenir et renforcer la présidence de la République.» Il faut effectivement saisir l'opportunité de l'élection du général Michel Aoun comme président de la République et le soutenir pour sortir de l'accord de Taëf – contre lequel le peuple libanais s'était levé – afin qu'il puisse renforcer la présidence de la République, appliquer son discours d'investiture et ainsi renouveler librement le «projet d'État du Grand-Liban», comme le souligne le Dr Fouad Abou Nader, par un nouveau « pacte de partenariat », selon l'expression du patriarche Béchara Raï.
Nous avons obtenu l'indépendance avec la fin de l'occupation syrienne et la souveraineté avec l'élection du général Michel Aoun comme président. Il faut à présent retrouver notre liberté en sortant de Taëf.
Michel FAYAD